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« - Quelle mouche t'a piquée ? J’ai dit
- J'ai largué mon copain, comme ça, j'avais envie
- Ah oui. C’est une bonne raison. Mais arrête de faire souffrir les garçons.
- Bah rien à voir.
- Bah alors quoi ?
- Bah alors rien, j’avais la rage, j’ai arrêté, voilà. »

Je me cale dans mon fauteuil, pose mes pieds sur mon bureau, allume une cigarette. Cette fille, c’est moi à son âge, c’est pas si lointain, mais c’est à au moins 10 vies de moi. « J’avais la rage », ce sont des mots, je ne sais pas, se disent-ils vraiment ?

Les gosses hurlent dans la rue, je me lève, vais à la fenêtre, les observe. Les gosses ont mon âge, peut-être plus, peut-être moins, ils crient et jouent avec leurs voitures, à celui qui la fera patiner le plus. Les filles ont le cul serré dans des jeans slims et les pulls les plus longs que l’histoire de la mode a crée. Look préformaté. Les garçons portent des perfectos, mais « perfecto » ne se dit plus c’est « has been » mais « has been » ne se dit plus ; avec des lunettes d’aviateurs et une coupe de cheveux destructurée.

Je passe la tête par la fenêtre, et je crie « c’est pas un peu fini ce bordel ! » et j’aspire une bouffée de nicotine et je pense que vraiment, je ne suis pas « funky » comme fille, mais « funky » ne se dit plus.

J’ai vingt ans et je suis une vieille aigrie.


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J’ai vingt ans et je suis bourrée. Dans les toilettes du restaurant, j’essaie de me rappeler pourquoi le monde et la génétique sont si injustes envers les filles.

Surtout envers moi.

Il fut un temps où j’enchaînais cocktail sur cocktail en espérant, peut-être, être malade, du moins, me sentir mal. Désormais deux verres de rouge et c’est le demi coma éthylique. Plus le temps passe et moins je dors, plus le temps passe et plus vite l’alcool passe dans mon sang. Sur ce point, la logique s’est fait la malle. Normalement, la tolérance à l’alcool augmente avec l’âge. Est-ce génétique ou est-ce parce que plus on vieillit, plus on se rend compte que la vie d’adulte n’est pas si « funky », alors on boit et on s’habitue à l’alcool ?

J’ai vingt ans et je suis bourrée, assise tant bien que mal sur ces toilettes, mes bas qui roulent sur mes chevilles pour finir de s’avachir sur mes escarpins.




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J’ai vingt ans et je ne suis pas une bête de mode. Je travaille, dans un endroit où il faut être féminine et donc, je porte des jupes tailleurs et des escarpins qui font « clac-clac » quand je marche.

Je porte ces escarpins qui font « clac-clac » 6 jours sur 7, parce que j’ai l’ambition secrète de devenir un jour une Dame. Du moins, j’aimerais avoir cette ambition secrète. J’aimerais être une Dame naturellement, mais comme dit l’adage et surtout ma tante Françoise « Il faut souffrir pour être belle ». Alors j’ai mal aux pieds en silence et je souris, parce que traîner en pyjama toute la journée, ce n’est pas être une Dame. Même si c’est mon rêve le plus fou.

J’ai vingt ans et ça ne me dérange pas de ne pas être à la mode.


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« - Quelle mouche t'a piquée ? J’ai dit
- J'ai largué mon copain, comme ça, j'avais envie.
- Ah oui. C’est une bonne raison. Mais arrête de faire souffrir les garçons.
- Bah rien à voir.
- Bah alors quoi ?
- Bah alors rien, j’avais la rage, j’ai arrêté, voilà. »

Voilà. Elle énonce des vérités, cette fille est juste et simplement la fille la plus logique et fataliste qui soit et moi je dis « arrête de faire souffrir les garçons ».

A son age, les garçons ne souffrent pas, les garçons sont des salauds et on le leur rend bien. Les garçons ne sont pas attendrissants, ni timides. Ce sont juste des garçons et est-ce qu’on se pose la question si un garçon souffre, vraiment ? Un garçon n’est pas sexy parce qu’il est jaloux ou parce qu’il pense à rapporter du lait, un garçon jaloux, quelle idée. Les garçons sont là, on sort avec, c’est tout, c’est amusant.

J’ai vint ans et j’ai confiance dans les hommes et je les aime et ils sont attendrissants et sexy quand ils ramènent une brique de lait.

Où est passé mon cynisme d’antan ?


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J’ai vingt ans et les carottes râpées sont mes meilleures amies. Le diktat de la minceur est passé par moi, j’avoue tout, je ne mange plus que des légumes, si possible crus. Chaque litre d’eau que j’avale détruit un peu plus ma philosophie rock’n’roll « sexe et alcool » mais j’élimine les toxines et on n’est pas vraiment rock’n’roll quand on est bien en chair. Ca ne choque même plus personne autour de moi, quand on sort c’est salade pour les filles pendant que nos hommes commandent allégrement des entrecôtes de 12 kilos environ chacune.

Il n’y a pas que l’obsession de la minceur d’ailleurs. Je ne sais pas si le mot « obsession » convient bien, parce que je ne me sens pas vraiment obsédée, seulement on y pense on « fait attention », plus de légumes et de poisson que de viande rouge, c’est une hygiène de vie il parait, mais c’est présent dans notre esprit à chaque repas. Tout aussi présente, la conscience qu’on ne peut pas sortir si on est pas coiffées et maquillées. Certes, toutes les filles ne pensent pas comme ça mais c’est plus ou moins ancré dans l’inconscient de la majorité, on ne s’en rend juste pas compte, on se dit que c’est pour nous, qu’on aime être jolie mais aimerions-nous cela autant si maman ne nous avait pas répété et répété tiens-toi toi droite, recoiffe toi, ce n’est pas possible ma fille, ah voilà tu es bien plus jolie comme ça. On cherche une approbation dans le regard des gens, toujours, c’est juste tellement évident que personne ne le dit.


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On dit « nos hommes » quand on parle des garçons. Ceux avec qui on couche plus d’une fois, ceux avec qui on vit. Vingt ans, c’est l’âge légal dans l’inconscient collectif, pour avoir le droit de dire « mon homme », pour avoir le droit d’être un couple sérieux, parce qu’avant vingt ans ce n’est jamais sérieux. Même si ça fait mal pareil, même si le cœur coule et dégouline jusqu’à tes chaussettes, même si les papillons dansent tout pareil dans ton ventre, tu n’as pas vingt ans, ce n’est pas sérieux.

Mais à vingt ans, on ne se marie pas. A vingt ans on est dans ce flou artistique de la relation amoureuse, où le couple s’installe, on est invité de concert par des amis « communs », on rouspète sur ses vêtements sales qui trainent par terre, il fulmine contre notre désorganisation notoire et. Et on hésite toujours au moment de le présenter. « Mon homme ». A moi, à moi, à moi. « Mon petit copain », j’ai 5 ans, Kévin m’a regardé à la récré. « Mon copain », j’ai 15 ans on se bécote à la sortie du lycée. « Mon compagnon », « Mon ami », « Mon homme ». Flou artistique jusqu’à ce qu’enfin, l’individu de sexe masculin se réveille et se décide à officialiser clairement les choses. Et ce sera dans un délice suprême qu’au prochain dîner mondain on annoncera : « Mon pacsé. »


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A vingt ans, les relations avec les amis changent. Adieu « ton corps est en pleine croissance » bonjour saines relations amicales. Vingt ans. On dit merde à ses copines et elles comprennent le message. Voire rigolent. Voire enchainent sur un nom d’oiseau tout aussi charmant. L’avantage d’avoir vingt ans est d’enfin sortir de cet horrible état adolescent, perpétuel amoureux, perpétuel rebelle, être en souffrance. Plus de crises de jalousie entre copines, plus d’amour haineux. On est adultes, on est sereines, on se dit merde et ça ne prête pas à conséquence.

Bien sûr, c’est aussi là que les compartiments se forment. Le groupe d’amies disparait au profit de « la-copine-de-shopping », « la-copine-de-cinéma », « la-copine-de-déprime », « la-copine-qu’on-écoute-déprimer ». On compartimente ses amitiés, on ne vit plus en meute. Magie du Tupperware. Il nous a fallu vingt ans pour comprendre que ce fantasme, qu’on avait adolescente, de toutes nos amies s’entendant à merveille était primo, voué à l’échec, deuxio, pas franchement souhaitable. Grâce au système Tupperware, on gagne du temps et de la place pour chacune d’elles. Et on ménage les susceptibilités. Une vraie révolution.